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L’ultime acrobatie d’Angela Laurier (in French only) 

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L’ultime acrobatie d’Angela Laurier (in French only)
Photo: J. Velasco Archives Angela Laurier dans le spectacle «Déversoir»
May 24, 2024

L’artiste Angela Laurier, qui a ébloui le Québec par ses contorsions, ses acrobaties et ses chorégraphies à la corde lisse lors des tout premiers temps du Cirque du Soleil, est décédée la semaine dernière, à 62 ans. Une artiste pionnière qui a ouvert des voies importantes pour le cirque de création et d’auteur, pour la contorsion et pour un certain regard politique en cirque et sur le cirque, selon ses pairs. Souvenirs.

« Elle avait une forte et belle présence », souligne Gilles Ste-Croix, cofondateur du Cirque du Soleil. En 1988, dans le spectacle Le cirque réinventé, qui allait instaurer l’esprit du Cirque du Soleil, Angela Laurier incarnait la Reine de la nuit. « C’était un personnage central. Elle se transformait vraiment, devenait une araignée. Elle était très concentrée, rendant toujours son jeu personnel, intime. » « Avant, au Québec, l’art de la contorsion venait d’Asie, poursuit M. Ste-Croix. C’était spécial de voir une p’tite Québécoise — elle était toute petite, et très jeune — en faire. »

« Elle a cassé le moule de la contorsion, indique à son tour la metteuse en scène Alice Ronfard, traditionnellement faite par la très jeune fille. Elle en a fait un outil de sensualité, et politique, avec son corps criant, son audace, sa délinquance, son côté punk. »

« Déjà dans ce qu’elle proposait, qui n’était pas qu’un enchaînement de mouvements et de contorsions, elle a ouvert un chemin », relate de son côté Andréane Leclerc, artiste de la performance venue de la contorsion. « Elle a pris très tôt le parti du cirque de création et du cirque d’auteur. C’est une femme forte, et elle a perduré. Aujourd’hui encore, quand tu approches 30 ans en cirque… Ouf. C’est vieux ! Angela a joué passé 40 ans. » Elle avait encore des projets et des idées de spectacles.
 

« Sa théâtralité, l’aspect chorégraphique, très dansé, mêlé à la contorsion, elle était précurseur de ça », a fait valoir à son tour la cofondatrice des 7 doigts de la main Isabelle Chassé.

Rendre la contorsion imaginable

Enfant de la balle, membre de la tribu Laurier, composée de neuf enfants, dont ses soeurs actrices Charlotte et Lucie, Angela Laurier est formée toute jeune à la gymnastique.

Compétitions, comédie musicale et tournage de la série télé culte Pop citrouille sont du quotidien de sa jeunesse. Ensuite, « elle s’est pointée à l’école de cirque embryonnaire, à l’époque rue Papineau », où elle travaillait avec Guy Caron, rappelle Gilles Ste-Croix.

Suivent ses débuts au cirque, en Belgique d’abord, en 1984, avant un retour l’année suivante, pour le Cirque du Soleil. Elle a 22 ans. Elle performe dans ces années mythiques, jusqu’en 1988.

Photo: J. Velasco ArchivesUne scène du spectacle «Déversoir», créé et interprété par Angela Laurier, présenté en novembre 2009
 

« Déjà, elle contestait les enjeux de faire des profits par le spectacle, relève Alice Ronfard. Elle voulait être dans des projets basés sur l’humain. Elle avait une grande gueule, une folie singulière qui n’appartenait qu’à elle. Et on l’a assise. On l’a cassée. C’est désespérant. »

Jinny Jacinto et Mme Chassé, qui ont été du quatuor de contorsionnistes suivant au Cirque du Soleil, à partir de Nouvelle Expérience, ont vu leurs coeurs d’enfant être marqués par Angela Laurier. « Elle avait les bras grands ouverts, et disait “Vous êtes les prochaines”, raconte Mme Jacinto. C’est elle qui a fait que ça m’est devenu imaginable d’être contorsionniste. »

Être cassée

Angela Laurier incarne ensuite Puck dans la vision mise en scène par Robert Lepage du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Au tournant des années 2000, elle commence à développer sa propre écriture pour le corps et la scène.

Le spectacle Mon grand frère, mis en scène par Michel Dallaire en 1999, sera suivi d’une demi-douzaine de créations. Ces autofictions circassiennes, autobiographies narrées à grand renfort de corps ou de documentaires très personnels, seront jouées régulièrement en France, un peu moins au Québec.

Également au tournant des années 2000, elle déménage en France, là où le cirque de création est davantage financé, « mais où les hiérarchies sont beaucoup plus dures », déplore Alice Ronfard. « Mais qu’est-ce qu’elle est allée faire là ? Elle a fini par y être isolée. »

Elle entame une collaboration fructueuse avec le chorégraphe François Verret, se lie aux artistes contemporains de cirque en France, se fait plus rare au Québec. On a pu voir ici en 2010 J’aimerais pouvoir rire, mis en scène par Lucie Laurier, joué avec son frère Dominique, atteint de schizophrénie.

Déversoir, vu au théâtre La Chapelle en 2009, est aussi un spectacle de cette lignée. « Je me suis assez cassée », avait alors dit l’artiste au Devoir pour présenter ce spectacle intime sur l’effet de la dépression de son père, traité aux électrochocs.

En 2012, elle crée L’Angela bête aux Subsistances de Lyon, spectacle tournant, toujours autobiographique, mêlant cirque, théâtre, chant et rock’n’roll. « Angela, Angela, t’as encore de beaux restes à servir avant d’en finir », y scandait-elle alors.

Elle participe aussi à des activités culturelles en réinsertion et en milieu carcéral.

« C’est son audace que je vais conserver en moi, conclut Alice Ronfard. Quand j’ai envie de tout casser, c’est à elle que je pense, et que je vais penser. Elle avait une folie singulière, une joie de vivre par rigolade, et en même temps, c’est particulier, une incapacité à apaiser sa propre âme. »

L’actrice Lucie Laurier a fait part de la douleur de son deuil sur Facebook. « Nous entourons de tout notre amour notre mère trop de fois éprouvée », a-t-elle écrit.

 

https://www.ledevoir.com/culture/813314/mort-angela-laurier-contorsionniste 

 

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